Chroniques russes

Publié le par Michèle Soullier

Défilé devant le mausolée de Lénine : Les nostalgiques

Peut-être eux aussi ont-ils espéré une nouvelle société où liberté et justice ne seraient pas incompatibles ou peut être n’ont-ils vu dans les bouleversements de cette fin de siècle que le signe du chaos…mais les uns comme les autres se retrouvent aujourd’hui, amères ou nostalgiques pour commémorer « LE SYMBOLE » : il y a 77 ans, mourait le père de la révolution Russe. La place Rouge était blanche, les bannières étaient rouges, le cortège était noir. Le portrait du maître était hissé, un enfant précédait le défilé, un bouquet d’œillets rouges à la main.

Tout est à vendre : Les nouveaux pauvres

Une rue en chantier…engins, barrières, planches, balises de fortune, trottoirs éventrés, canalisations à ciel ouvert, matériaux entreposés de part et d’autre, piétons circulant tant bien que mal dans une neige boueuse…décor planté. C’est ici, aux abords de la station du métro de Vassileostroskaïa (St-Petersbourg), le rendez-vous (un parmi d’autres) de ceux pour qui vendre, tout, n’importe quoi, à tout prix, est devenu le seul moyen de subsistance. On y trouve des marchandises et des objets en tous genres posés à même le sol ou sur des matériaux de chantier transformés en étal providentiel : trois têtes d’ail, une paire de chaussures usagée mais encore en très bon état, un potiron, des classiques de la littérature russe, des chaussettes « fait main » en grosse laine écrue, des ustensiles de cuisine. Ce n’est pourtant pas le vide grenier. Certaines marchandises ont été achetées pour être revendues…Et toute cette foule, acheteurs ou vendeurs nécessiteux comptant leurs quelques roubles, discute, négocie avec acharnement, échange des heures entières, indifférente au froid de l’hiver. L’évolution du chômage laisse entrevoir un brillant avenir pour cette activité de subsistance.

La rue comme salut : Les vieux

Un passage sous-terrain, une sortie de métro, un porche d’église et ils sont là, enveloppés dans leurs vêtements, dans une superposition de laines, de parkas plus ou moins fourrés, de fichus et parfois le sacs plastiques si l’humidité devient trop pénétrante. Un peu plus de mille roubles, c’est un peu moins de trois cent francs de pension de retraite par mois…ce n’est pas beaucoup 300.00 F pour se loger, se nourrir, se soigner, s’habiller. Ce n’est pas beaucoup et ça fait mal après une vie d’universitaire, de soldat ou d’ouvrier, passée à servir la patrie. Alors, si la solidarité familiale ne peut s’exercer, on va chercher le complément dans la rue. La rue c’est dur, mais ça permet de s’en sortir. Le passant est généreux. Il est pieux et compatissant. Il pense que ce n’est pas digne d’une grande nation que d’abandonner ses vieux.

Liberté chérie : Les nouveaux riches

« Nous sommes enfin un pays libre. Il y a 10 ans, quand le communisme s’est effondré, papa est devenu actionnaire d’une société jusqu’alors administrée par l’état. Nous n’étions pas riches mais papa avait des relations, et nous avons pu profiter de l’occasion. C’était une bonne affaire. Il a revendu une partie de ses actions à un investisseur allemand et j’ai pu monter ma propre boutique de matériel informatique, très bien située dans la galerie Goum, prés du Kremlin. Depuis le nouveau régime, nous trouvons tous les biens de consommations qui étaient autrefois réservés aux occidentaux. Les marques les plus prestigieuses sont désormais représentées dans nos villes : mode, parfums…».

C’est vrai, quel plaisir des yeux que ces femmes en manteaux de fourrures qui déambulent dans les grands magasins. C’est la Russie éternelle (vison, caviar, vodka…) que le rouleau compresseur du communisme avait tenté de niveler !

Mais qu’on se le dise, le Russe nouveau est arrivé, qui veut mordre à pleines dents la société consumériste et libérale…des gagneurs, des battants qui n’ont cure de misérabilisme, de larmoiements stériles ou de mauvaise conscience. Alors, Russie éternelle, tu as encore de beaux jours devant toi !

Eugénie, Alexandre, Dimitri…la vie continue

Eugénie est ingénieur chimiste. Il y a quelques années, elle a failli perdre son emploi mais elle a accepté de ne travailler qu’un jour par semaine sans salaire régulier. Pour compenser ce manque à gagner Eugénie reçoit des touristes étrangers chez elle, par l’intermédiaire d’une agence (elle la chance d’avoir une grande maison située au cœur de St- Pétersbourg). Il lui faut bien… elle a à charge sa vieille mère de 90 ans.

Alexandre est écrivain, poète, traducteur franco-russe…Victime du chômage durant quatre ans, il est à présent à la retraite mais reconnais avoir eu beaucoup de chances : il a trouvé un travail de traduction qui lui permet de vivre. Il habite un petit appartement, dans une grande tour, dans un quartier plein de grandes tours construites par milliers dans les années soixante à la périphérie de Moscou. Grâce à son travail, il a pu s’acheter une voiture mais avoue ne pas aller chez le médecin aussi souvent que sa santé fragile l’exigerait. Autrefois tous ses soins étaient pris en charge mais à présent il doit payer.

Dimitri est également ingénieur au chômage. Actuellement, il exerce le métier de palefrenier dans une grande écurie de St-Pertersbourg. Il vit chez sa mère qui comme Eugénie accueille des touristes en pension. Dimitri est passionné d’art et d’histoire. Parfaitement francophone, il complète ses revenus en travaillant comme guide touristique.

Tous trois, malgré une diminution de leurs revenus, une précarité de leur situation, se félicitent d’un changement de régime qui leur autorise une plus grande liberté d’opinion, d’expression, de mouvement (ils ont des projets de voyage à l’étranger), même s’ils sont conscients qu’une démocratie ne se construit pas en une génération.

Le métro : les anonymes

Le tunnel est éclairé, mais je n’en vois pas le bout. L’escalator remonte sa triste cargaison de passagers vers la lumière du jour. Le souterrain dégueule sa populace sans discontinuer. Des visages, et encore des visages, encagoulés de fichus, de chapka et toques de tous poils, des faces aux traits douloureux, des angéliques, des moustachus…des qui ont l’air méchant, l’air fatigué, l’air distrait par quelques pensées fugaces, ou absorbé par la lecture de leur journal du matin. Je parle du métro de Moscou. Son design baroque fait partie du quotidien des moscovites, seuls quelques touristes s’attardent sur ses mosaïques et ses fresques retraçant l’épopée des héros nationaux, ses sculptures, purs produits de l’art bolchevique où chaque pièce est un hymne à la révolution, ses marbres, ses luminaires « belle époque »…voilà là un cocktail bien insolite auquel seul, un regard étranger doit trouver quelques piment.

La guerre en Tchétchénie : les coupables

Gallia a une haine profonde de cette race : « ce sont des bandits sans âme, des sanguinaires…Ils veulent s’accaparer tout ce qui a été produit, construit par les Russes et qui nous appartient ». Elle pense que le gouvernement russe doit aller « jusqu’au bout ».

A la question de la guerre, Alexandre répond par un poème qui décrit l’horreur mais ne fait pas de commentaire…

Eugénie, Dimitri, Anatol se demandent si des négociations pourront être enfin abordées. Négocier, oui, plier, non car ce serait une porte ouverte pour de nouvelles revendications dans d’autres pays du Caucase. La Russie a trop à y perdre.

Le renouveau religieux : les rédemptés

C’était le feu sous la cendre. Le vent du renouveau a soufflé et la flamme s’est ravivée. Aujourd’hui, c’est flammes, c’est braises incandescentes, c’est passions dévorantes. Les églises reviennent en « honneur de sainteté ». On les restaure, on les reconstruit, les icônes sont retirées des musées, dépoussiérées et replacées en lieux saints, les dorures sont redorées. Le citoyen russe, dans sa quête d’un monde meilleur, s’adresse au divin et reprend le chemin des basiliques. L’opium du peuple fait plus que jamais des émules…Et dire qu’on tarde à légaliser la marijuana !

Le marché kolkhozien : les authentiques

Y a le quartier des bouchers. Des pièces de viande découpées s’étalent sur des bancs de bois, bien propres et bien rangées par catégories : les côtelettes, les filets, les gigots…les têtes sont suspendues et semblent regarder les passants de leurs orbites vidées. Un chien passe, on lui lance, à la volée une longueur de tripe qu’il s’empresse d’engloutir. Plus loin, ce sont les maraîchers et les étals multicolores. Les fruits et légumes viennent du Caucase ou des rives de la mer Noire. Des marchands Ouzbek ou Kazakhs accostent le client. Des alignements de balances, modèle unique, forment une symétrie de chaque côté des allées. Autour des étalages de poissons, c’est le rendez-vous des chats. Ils y prospèrent, ils sont gras. Les crémières, toutes de blanc vêtues, pèsent, découpent, emballent fromages et produits laitiers, les vendeuses de miel, s’acharnent à vous en faire découvrir les saveurs, les herboristes, les pâtissiers…et la foule se presse autour des rayons, avide de remplir paniers et cabas.

Au Mac Do : Les branchés

Occidentalité oblige…Samedi, on va chez Mac Do en famille…Mac Do « au bonheur des mômes ». Pour un cheese, frite, coca, vos petites têtes blondes repartent avec le « cado mac do » : un authentique Dingo en peluche vert pomme dans son non moins authentique emballage Mac Do. Et même que, si c’est un anniversaire…y a les hôtesses, animatrices qui vous sortent le grand jeu avec gâteau et happy birthday… Qu’est-ce que vous croyez ? Pourquoi un enfant russe n’aurait pas droit à ces émotions là, si inoubliables…Mac Do forever !

La Baltique : Les pêcheurs

Au bout de St-Petersbourg, il y a la mer Baltique…Terminus métro, banlieue grise, immeubles décrépis, gens mal fagotés, zone industrieuse, grues, tours, engins, terrains vagues enneigés, neige cache misère, chiens errants mais au bout du quai…la magie !

L’immensité blanche et gelée de la mer Baltique. Sortant des brumes matinales, des constructions lointaines paraissent comme des fantômes. Au delà de la plage qui se confond avec la mer, les pêcheurs se sont installés, assis sur leur pliant, ou debout, ils ont découpé un trou dans la glace, y ont plongé leur ligne et ils attendent. Loisir dominical, ou petite activité de subsistance au même titre que le potager ou la cueillette des champignons, ce mode de pêche est très ancré dans la tradition des russes du nord, et ce, malgré les accidents qui surviennent parfois quand la glace se brise.

Janvier 2001

Photographies de Tristan Zilberman

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