Fragments

Publié le par Michèle Soullier

FRAGMENT 1

Je me souviens de la première fois, après que grand-mère nous a quittés. J'ai pénétré dans la cuisine où l'on avait coutume de la trouver en train de mitonner ses bonnes petites recettes. Ce jour là, le rabat de la cuisinière était fermé, les marmites rangées, les torchons pliés.

Stupéfaite par la froideur inhabituelle du lieu, je ne pus m’empêcher de songer à avant : l'accueil qui nous était réservé lorsque nous arrivions tous, avec armes et bagages. La douce chaleur de la pièce avec cette odeur âcre de charbon qui émanait du fourneau. Mais le plus souvent, c'était les senteurs culinaires qui prenaient le dessus. Ces petits oignons qu'elle faisait revenir au beurre, avant d'y jeter le lapin, tout juste saigné, dépecé et découpé par grand-père, avec son couteau, toujours le même, qui à force d'affûtages n'avait plus qu'un petit bout de lame. Puis l'arôme du bouquet garni...Parfois, elle confectionnait des beignets. La friture, si souvent écoeurante, avait chez elle le goût du bonheur. Les beignets, c'était magique ! Elle déposait un peu de pâte, délicatement dans la friteuse et aussitôt, celle-ci se mettait à gonfler et à embaumer. Là, nous avions le droit d'y goûter avant de passer à table, mais juste un peu, pour ne pas se couper l'appétit.

Ce jour-là, juste après que grand-mère nous a quitté...plus de marmites, plus de torchons séchant au-dessus du poêle, plus de friture ni de fumets savoureux...Juste un nouvel intrus : le four micro-ondes acheté pour grand-père.

FRAGMENT 2

Je me souviens de la première fois. Je le revois si romantique et pourtant si déterminé. Il parvenait tout simplement à me donner la foi en un monde meilleur.Meetings, défilés, slogans, nous y étions, en tête de manifs, porteurs de banderoles. Je me souviens de ses pulls à grosse maille élimés aux manches, de ses bas de pantalons taillés au cutter, de son vieux sac de toile estampillé « US Army »...dérision ! Je me souviens de son visage, de sa bouche qui semblait toujours vouloir murmurer quelque chose, de sa barbe, pas piquante pour un sou, qui devait le conforter dans son anticonformisme. Je me souviens surtout de son regard de chien triste, de ses yeux humides.

Il éveillait en moi un mélange d'admiration et de compassion : admiration pour le verbe, les mots qu'il faisait jongler comme des balles, pour sa façon d'interroger le monde, de remettre en question les évidences, puis de lancer la phrase de génie qui faisait tout basculer, qui emportait les convictions. Compassion, pour la tristesse qui l'envahissait parfois, s'épanchait dans ses poèmes, vibrait dans sa voix lorsqu'il chantait Dylan, ou Cohen, tristesse de ses arpèges. Puis sa maladresse, ses hésitations lorsqu'il me regardait comme un objet précieux auquel il n'osait toucher.

Je me souviens de la première fois. J'ai posé ma main sur la sienne, il s'est approché de moi. Une mèche de sa longue tignasse indocile est tombée devant sa bouche, juste au moment où il allait m'embrasser. Je n'ai pu retenir mon rire.

Photographie de Tristan Zilberman

Fragments

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