Grandeur et décadence à Carthage

Publié le par Michèle Soullier

GRANDEUR ET DECADENCE A CARTHAGE, ou vision d'un monstre hotelier en perdition

 

Nous longeons la côte qui surplombe la mer, bercés par la vision bucolique d'un paysage méditerrannéen. Soudain, à deux pas de l'antique cité punique, une apparition improbable, comme un fantôme, surgit dans un environnement qui ne laissait rien présager de tel. Tout semblait en place pour bercer la quiétude du touriste et ses aspirations à l'harmonie exotique, pourtant c'était là : une carcasse de béton, un imbriquement aléatoire de cubes dépecés dominant la plage sur fond de palmiers géants. Nous sommes face aux vestiges d'un grand hôtel qui a dû avoir son heure de gloire dans les années 1980 ou 1990, aujourd'hui à l'abandon. Le site est ouvert à tous les vents.

Pris d'une curiosité indiscible, nous pénétrons dans l'antre du monstre déchu. Un chat hirsute s'enfuit sur notre passage. Nous devons enjamber la végétation qui s'est installée sur les décombres pour découvrir le lieu et l'explorer. Nous avançons sur un sol jonché de verre brisé et autres résidus. Ce que nous voyons alors, est pour le moins insolite : des personnages de Walt Dysney peints sur les murs. Nous voilà probablement dans ce qui fut le club junior.

Plus loin, un escalier encore debout conduit vers les anciennes terrasses. A droite, l'emplacement d'une piscine à demi comblée de terre et de gravas. Face à nous, les restes d'un bar, d'un bassin, peut-être d'une piste de dance. Les murs sont encore décorés de fresques évoquant quelque paradis terrestre. On suppose que c'était là, le centre vital de l'infrastrcuture, l'endroit où se retrouvaient les résidents. On imagine assez bien la foule des vacanciers y déambuler, s'y prélasser, s'y exiber, s'observer ou prospecter une « proie » pour la soirée. En somme, le point stratégique des « bronzés ».

Mais le luxe d'antan n'est plus désormais que chaos. Les marbres, les céramiques qui recouvraient les sols, les escaliers, les bassins, ont été pillés, arrachés sans précaution. Ce qu'il en reste est irrécupérable à moins d'en faire de la mosaïque. Les fils électriques et les appareillages ont subi le même sort. En levant les yeux, on aperçoit les six étages qui constituaient les chambres et les suites. Aujourd'hui, les murs ont disparu, effondrés, vandalisés. Il ne subsiste que cette géométrie de fer et de béton encombrée d'ordures, de matériaux de toutes sortes.

Nous regagnons la plage pour observer de loin ce spectacle apocalyptique qui mérite bien quelques photos. Des morceaux de parasols en coco tressé ayant échappé à l'appétit de la mer émergent des sables. Une structure en béton armé, bien entammée par la rouille et les coups de la marée, est plantée au beau milieu de la plage. Un pêcheur s'y est installé. Nous engageons la conversation :

« Autrefois c'était un hôtel ici, l'hôtel Amilcar. Et là, il y avait un bar et de la musique tout le temps, jusque tard dans la nuit...Quand j'étais enfant, je venais observer les touristes derrière la grille ». Nous apprenons ainsi que l'hôtel construit dans les années 80 a connu la faillite en 2008. Les associés se seraient « disputés »...Il vient d'être racheté par plusieurs investisseurs tunisiens et saoudiens et va être reconstruit. Cette histoire nous laisse perplexe : comment peut-on laisser à l'abandon une telle infrastructure ? On ne peut s'empécher de penser à un départ précipité, une sombre histoire de mafia...mais est-ce peut-être notre imagination fertile ! Officiellement, il s'agit de mauvaise gestion.

Plus tard, fouillant sur Internet, nous découvrons les photos de l'hôtel du temps de sa splendeur. L'hôtel Amilcar, un monument, une légende, tel le héros dont il porte le nom : Hamilcar Barca (ou Amilcar), était un général cathaginois qui s'illustra dans les guerres puniques contre les romains au 2° siècle avant J.C. Il était également le père du légendaire Hannibal qui traversa les Alpes avec ses éléphants.

 

 

 

Photographie de Tristan Zilberman

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