L'art de vivre

Publié le par Michèle Soullier

L'art de vivre...qu'est-­ce que l'art de vivre ?

Et tout d'abord, qu'est-­ce que l'art ? Les définitions glanées sur Internet nous en proposent plusieurs sens : « Expression, par des créations humaines, d'un idéal esthétique » ; ou bien « ensemble des œuvres artistiques d'un pays, d'une période » ; ou encore « ensemble de règles techniques d'une activité professionnelle, c'est-à‐dire, les règles de l'art » ; et enfin « talent, habileté, manière de faire ».

Alors, quand on parle de l'art de vivre, de quoi parle-­t­‐on ? Peut-­on exprimer un idéal esthétique à travers un style de vie ? Un style de vie assimilé à une forme d'art (art bien éphémère ! ), une façon de se sublimer. Ce n'est pas vraiment cela que l'on entend par « art de vivre ». Laissons tomber également la seconde définition qui induit la notion de patrimoine ou d'inventaire. Voyons plutôt si notre «art de vivre» peut s'apparenter à un «ensemble de règles techniques d'une activité ». L'art de vivre a‐t-­il des codes, des règles ? Oui, si l'on parle de l'art de vivre en société, par exemple. C'est bien ici le domaine par excellence des conventions et des normes. La politesse, la courtoisie, et même une certaine hypocrisie en sont les instruments. Mais l'art de vivre en société n'est sans doute qu'un versant de l'art de vivre. Si l'on considère l'art en tant que « talent, habileté, manière de faire », et que nous laissons de côté les règles et les codes, la question est désormais la suivante : « En quoi vivre est‐il le fruit d'un talent ou d'une habileté ? ». Cette approche qui fait place au sensible, à l'intuitif nous dévoile une définition de l'art de vivre en tant qu'art de « bien vivre ».

Alors, qu'est-­‐ce que l'art de « bien » vivre ? Sans doute la capacité à aborder avec sérénité les vicissitude de l'existence, être optimiste, voir le verre d'eau à moitié plein, plutôt que le verre d'eau à moitié vide. C'est aussi s'émerveiller devant la nature, apprécier une musique, boire un bon vin, partager un moment de convivialité ou de complicité avec quelqu'un...c'est bien ce que l'on entend généralement par l'art de vivre. Cette conception renvoie à l'hédonisme en tant que recherche des plaisirs de l'existence. Plaisirs physiques tels que bien manger, faire du sport (la culture physique censée favoriser la santé évoque aussi la perfection du corps, l'amour de soi, au prix parfois de grandes souffrances), avoir une sexualité épanouie...Au-­delà du plaisir physique (qui n'est jamais exclusivement physique dans le sens où il procure une satisfaction au plan psychique ou psychologique), il y a les plaisirs qu'on pourrait qualifier d'« intellectuels ». Le plaisir d'apprendre, de satisfaire sa curiosité, de grandir intellectuellement par l'art, la culture, les sciences. Le plaisir de la polémique, du verbe qui flatte ou assassine. Épicure évoque aussi le plaisir de l'amitié...

L'art de vivre serait donc savoir prendre le meilleur de la vie, s'en nourrir, s'en emplir. Avoir les sens en éveil pour jouir du moindre instant potentiellement heureux. Etre en quête perpétuelle de bien-­être et de plénitude, et surtout, grand défi, éviter les déplaisirs. C'est un peu ce que nous promettent aujourd'hui les recettes du «développement personnel». Mais n'est‐ce pas une chimère, car cet état ne peut être total et permanent ? Celui qui le recherche au-­delà de tout autre but, risque de ne rencontrer que déception, frustration et sentiment d'échec. De plus, cette quête du «bonheur à tout prix» ne constitue-­t-­elle pas le terreau de l'individualisme, de l'égocentrisme sur lesquels surfe la société de consommation, au détriment d'une conception solidaire de la société ?

L'art de vivre, c'est aussi se préserver tant sur un plan physique que psychique, se protéger des coups et des émotions qui font mal. Mais comment se protéger ? Doit-­on, pour rester serein, éviter tous conflits, tous débordements, privilégier le lisse, le « sans vagues » ? Cette posture d'évitement, de fuite ou d'obéissance inconditionnelle apporte-­elle la quiétude ? Se soustraire à toute forme de violence ou d'agressivité ne fait-­il pas de nous des proies faciles, dociles, prêtes à consentir et se plier ?

Enfin, la quiétude est-­elle possible face aux horreurs qui nous entourent? Peut-­on être imperméable à la misère, aux abus, aux injustices ? Personne ne peut réellement répondre par l'affirmative, pourtant la compassion, les sacrifices ne suffisent pas à sauver le monde. Doit-­on alors, pour bien vivre, être naïf ou égoïste ? Cet état est-­il accessible aux êtres lucides, à ceux qui ont soif de justice ? Inversement, le sentiment de puissance que procure la manipulation, l'emprise, la domination sur autrui, peut-­‐il être considéré comme « art de vivre » au prétexte qu'il est source de plaisir ?

Le sujet est complexe et épineux ! La réponse pourrait se trouver dans un savant dosage d'empathie et d'égoïsme ? Compatir, être solidaire, défendre une cause...mais aussi prendre soin de soi, se protéger pour ne pas sombrer, pour pouvoir mener son combat et vivre malgré tout. Ainsi, l'art de vivre, bien plus que le plaisir ou le bien être, pourrait signifier donner du sens à sa vie et faire en sorte que demeure le désir, la petite flamme. L'art de vivre implique donc de cultiver ce désir, désir à l'inverse de la plénitude, car comme l'écrit Platon dans le Banquet : « on ne désire que ce dont on manque ». Le manque crée le désir et l'envie d'agir pour le combler, la plénitude crée l'immobilisme et l'ennui ! Alors, l'art de vivre c'est aussi l'art d'accueillir l'incohérence, l'absurde, le conflit, et qui permet de s'inscrire dans la dialectique du monde. Tout un art, en effet !

Photographie de Tristan Zilberman

L'art de vivre

Publié dans L'air du temps

Commenter cet article