Les tribulations d'une goutte d'eau

Publié le par Michèle Soullier

Je suis dans la source qui surgit entre les grands rochers de basalte couverts de mousses, de lichens et de fougères. Je glisse le long des parois humides pour venir me recueillir au creux d'un bassin d'émeraude, puis je dévale un torrent rugissant. Je poursuis ma course dans le lit de la rivière qui s'étale et s'alanguit au soleil. Je serpente entre les galets. Un sentier bordé de chênes et de hêtres longe les berges. Sur moi, le reflet verdoyant de la canopée.

Je m'accorde une halte dans les eaux calmes et chatoyantes d'un lac avant de reprendre la route. Soudain, je perds pied, je me noies. Où suis-­je ?
Je glisse sur une surface de béton et m'enfonce dans les profondeurs sombres d'une cave. Au-­dessus de ma tête des pas résonnent, s'éloignent. Le silence s'installe. Puis sans crier gare, me voilà propulsée dans un environnement tout blanc, tout aseptsé, et déversée tout de go dans les tréfonds d'une tuyauterie douteuse. Je stagne parmi des odeurs nauséabondes. Je stagne et l'attente est incommensurable. Enfin, après des jours de pluies torrentielles, je suis libérée. J'enfle, me déploie, et me déverse dans un no man's land. Je médite sur mon sort, quand une sensation nouvelle m'envahit, comme une aspiration. Je m'évanouis et reprends conscience, dans un bien étrange univers...au coeur d'un cumulonimbus !

De son ventre repus, j'aperçois les villages miniatures, les mosaïques de champs cultivés, les prairies verdoyantes et les troupeaux prospères. Les rivières sont des serpents argentés, les forêts, des agglomérats de mousse. Je flotte et flotte encore, mais le froid me saisit, me tétanise. Mes articulations ne répondent plus, je deviens cristal.

Tout à coup une lame de feu tonitruante m'ouvre une large brèche dans laquelle je m'engouffre. Alors, je reprends le large sans demander mon reste. J'atterris sur un sol brûlant et suis aussitôt happée et séquestrée dans les eaux stagnantes et saumâtres d'un vieux puits, recueillie ensuite dans un curieux récipient, entourée de parois en fer blanc. On me trimballe dans une charrette brinquebalante à travers des rues que l'asphalte a depuis longtemps déserté. Les sables apportés par les vents ont envahi le paysage jusqu'à tout recouvrir d'un voile grège. Je sens cette poussière sèche qui me harcèle et voudrait m'engloutir. Je résiste.

Ouf ! Une rencontre providentielle : le ventre rond du baobab où je vais pouvoir me réfugier avant de poursuivre vers d'autres destinées. Je me prélasse à présent sur un lagon lisse et brillant sillonné ça et là par quelques barques de pêcheurs. Sous mes yeux, des bancs de poissons multicolores. Je m'aventure jusqu'à lécher le bord de la plage. Ici, les pagnes colorés des femmes qui se rendent au marché. Là, des meutes de chiens qui rôdent en quête de viscères abandonnées, des monceaux d'ordures fumantes où jouent des enfants aux pieds nus...

Je médite un instant sur cette vision improbable, jusqu'à ce que la vague m'absorbe et me renvoie vers le large, vers la houle obscure qui donne le vertige.

 

Photographie de Tristan Zilberman

Les tribulations d'une goutte d'eau