Rêve le rêve

Publié le par Michèle Soullier

J'ai rêvé d'un homme qui me tendait la main, il me demandait de l'aide, je crois. Je revois son crâne dégarni, son visage hagard. Il était maigre et curieusement vêtu, comme s'il appartenait à une autre époque. Généralement, mes démons nocturnes se dissipent après un grand bol de café chaud. Une fois mes activités diurnes commencées, ils me fichent définitivement la paix. Pourtant, aujourd'hui il n'en est rien.

Une étrange présence m'accompagne alors que je parts pour ma journée de travail. Je m'installe avec toute l'équipe dans la benne du 4X4 et nous prenons la direction de la châtaigneraie. Le véhicule brinquebale sur le chemin qui serpente entre ses murs de pierres. L'homme est toujours là, à mes côtés.

On me parle, je ne réagis pas, puis me retourne brutalement. Qui m'a parlé ? Ce n'est que mon ami Louis qui me tend un sac de jute et un seau. Le 4X4 vient de se garer sur le bas côté. Il est temps de se mettre au travail. Mais je n'y parviens pas. J'avance dans la direction opposée à celle où l'on m'attend. Je me vois traverser la clairière comme si mes pas étaient guidés ou même télécommandés. Comme si j'avais reçu un ordre et que je ne pouvais faire autrement que m'y soumettre. Je me dirige vers un taillis près duquel se trouve une petite maison, de celles que l'on trouve dans les contes de fée ; une maison d'ours, de petits nains ou de sorcière...

Le toit, encore recouvert ça et là de vieilles tuiles, s'est affaissé en son milieu. Les fenêtre sont toujours là ; les vitres ont survécu ; les volets aussi, avec leurs gonds rouillés, leurs planches disjointes. La porte est maintenue debout grâce à de vieux fils de fer. Au-dessus de l'entrée, les restes d'un enduit de chaux où l'on devine des lettres peintes. On peut les déchiffrer et lire : « maison Lenfant ».

Mon oncle interpellé par mon attitude bizarre m'a suivi. Il se met alors à me raconter l'histoire de cette masure et de celui qui l'a habitée : Cyprien, l'enfant trouvé devant le porche de l'église de Saint-Pierre du Barry en 1860. « On lui donna le patronyme de Lenfant...Plus tard, Cyprien est parti aux colonies. Les villageois l'ont oublié. Un beau jour, il est rentré au pays bien mal

en point, miséreux. Certains racontaient qu'il sortait du bagne, d'autres qu'il était rescapé d'un naufrage dans les mers du sud. Il vivait seul ici et ne parlait jamais du passé. Il habita cette maison jusqu'à sa mort ». Dans la vitre, un reflet. Je reconnais mon image...Mais non, c'est celle de l'homme qui a émergé de mon sommeil et qui me poursuit depuis. Le même air hagard, les mêmes cheveux clairsemés. Sa main osseuse se tend vers moi au travers du carreau. « Aidez-moi ! délivrez-moi ! ».

Il a mes traits. Il est moi trait pour trait, moi vieilli et amaigri. J'avance vers lui comme si aucun obstacle bâti n'existait. Une fois à l’intérieur, nos silhouettes se fondent, se confondent, puis tout se brouille. Je vacille, m'enfonce dans des abysses, et perds connaissance.

Lorsque le réveil sonne, j'ai du mal à émerger de mon sommeil et je ressens une immense fatigue.

Photographie de Tristan Zilberman

Publié dans eux, les autres

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