J'écrirai

Publié le par Michèle Soullier

- OUI OU NON, RÉPOND !

- Non, je ne vois pas. Je ne vois pas quels risques j'aurais à écrire sur ce sujet-là, à «m'aventurer» comme tu dis ! Je me sens suffisamment armé pour résister.

- Ne crois pas ça. On n'est jamais assez armé. C'est un terrain extrêmement périlleux et tu peux y laisser des plumes.

- Tu veux dire que je pourrais m'identifier à mes personnages ? Me laisser aspirer dans leur sphère ... et y perdre la raison ? Non, franchement, c'est mal me connaître. Je me sens tout à fait bien dans ma tête et capable d'affronter ça.

- Admettons. Tu es, comme tu dis « bien dans ta tête » mais pour écrire quelque chose d'authentique, de crédible pour le lecteur, tu dois faire bien plus qu'effleurer le sujet. Et cet univers si particulier que tu veux exploiter, il t'est pour l'instant totalement méconnu. Tu dois y entrer, le comprendre, t'immiscer dans l'irrationnel...toi qui l'est tant !

- Soit, je suis rationnel. Mais saches que je suis capable de me décaler de ma vision du monde

- Mmm, mmm...

- Tout d'abord je dois m'informer, éplucher de la documentation...

- Tu veux faire un documentaire ? Je pensais que tu voulais plutôt écrire une fiction.

- Oui, c'est bien ça mon projet. En même temps j'irai voir du côté de la littérature. Elle me permettra une autre approche, peut-être une compréhension, ou une empathie... Ensuite, j'irai sur le terrain pour être en totale immersion, un peu comme un anthropologue vivant parmi les sociétés qu'il étudie. La confrontation au réel donnera la teneur et la véracité au récit.

- Et comment comptes-tu la faire cette approche de terrain ? Tu vas demander à suivre une équipe de soignants ?

- Non, je vais me faire hospitaliser. Il faut que je vive l'expérience de l'intérieur pour être au plus près des gens qui m'intéressent. Je simulerai, je ferai valoir des antécédents familiaux...je vais me débrouiller.

- Mais enfin, t'as bien réfléchi ? Et est-ce que tu as envisagé tous les aspects de ta démarche ? On va t'administrer des traitements dont tu n'as pas besoin et qui peuvent même te faire du mal

- Je ne les prendrai pas ou je ferai semblant de les prendre. Et puis, si je m'aperçois que je vis mal la situation, je saurais réagir avant de me mettre en péril. Je peux ressortir à tout moment, ne l'oublie pas.

- C'est une pure folie ! Pour le coup...tu n'iras peut-être pas pour rien dans ton asile ! Tu es vraiment fou.

- Non, je suis seulement déterminé à visiter un univers qui me questionne, qui par certains aspects me fait peur et pourtant me fascine.

- Ta détermination m'effraie !

- Je veux raconter les histoires qui me travaillent, me confronter aux tréfonds de l'âme humaine...pour y découvrir peut-être ma propre folie ! Je ne sais pas ce que je peux découvrir. Le pire ou le meilleur. Mais je te promets, ça ira.

- T'en es sûr ?

- J'ai un garde-fou auquel me raccrocher.

- C'est à dire ?

- Ce que je vais écrire sera mon garde-fou. Je vais même aller plus loin, si je n'écris pas, c'est peut-être là que je pourrais perdre pied.

- Enfin, tu avoues. Tu n'es à l'abri de rien !

- Nul n'est infaillible, mais je sais que l'écriture me protègera. Elle sera mon salut...si besoin.

- Ton salut ? Mais de quoi tu me parles ? Sois plus clair.

- Bon, puisque tu te soucies de moi, je vais te faire une confidence. La folie ne m'est pas étrangère. Elle s'est immiscée dans notre famille depuis bien longtemps. Sans doute depuis 1918, lorsque Victor est rentré du front. Elle nous poursuit depuis. Elle a laminé ma mère, brisé mon frère. Si elle ne me frappe pas directement aujourd'hui, elle me rôde autour, je la sens, elle est omniprésente.

- Et qu'est-ce que tu peux y faire ?

- J'ai décidé de lever le voile et de mettre un point final à cette malédiction.

Photographie de Yves Phelippot

Publié dans eux, les autres

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