Mon pain quotidien

Publié le par Michèle Soullier

Arriver sur les lieux de bon matin, avant que les employés ne commencent leur travail. Se signaler au gardien, stationner la fourgonnette, décharger le matériel : seau, mouilleur, chiffon, raclette. Accéder au local technique et se préparer pour l'intervention. Remplir le seau avec de l'eau, y ajouter un peu de détergeant. Commencer le lavage des vitres conformément au protocole. Premier bureau, deuxième bureau, troisième bureau, etc...terminer par la salle de réunion et les sanitaires. Traverser les locaux à cette heure désertés. Premier bureau : « Tiens, on a festoyé ici ! ». De petits cercles brunâtres et collants maculent une table d'où l'on a ôté l'écran et le clavier. Gobelets en plastic et emballages de biscuits gisent dans la corbeille.

Ecarter les dossiers empilés devant la fenêtre. Prendre le mouilleur et le fixer sur son manche en aluminium. Plonger dans le seau l'embout pelucheux afin de bien l'imbiber, l'essorer un peu pour éviter d'asperger les abords mais pas trop car le mouilleur, comme son nom l'indique, c'est fait pour mouiller. Faire un premier passage sur le pourtour de la vitre pour nettoyer les angles et les recoins. Balayer le carreau de haut en bas et de bas en haut en faisant chevaucher à chaque passage. S'étirer pour atteindre les parties hautes. S'il le faut, déployer le manche télescopique.

Regarder la rue qui commence à s'animer. Le bus de 6h30 déverser une première fournée de travailleurs. Les voir passer devant les baies vitrées sans qu'ils ne me remarquent. Certains jettent un coup d'oeil furtif dans ma direction mais détournent aussitôt le regard. Ils n'ont pas la tête à flâner. Ils sont comme un troupeau qui va à l'abattoir.

Se munir de la raclette équipée elle aussi d'un manche télescopique et appliquer la lame de caoutchouc sur la surface transparente. Procéder par bandes successives, en observant un léger biais, toujours du haut vers le bas. Insister sur les salissures incrustées. S'étirer et peser de tout son poids pour une efficacité maximale...Là, rude épreuve pour les articulations ! Essuyer régulièrement le caoutchouc au moyen du chiffon, afin de conserver l'outil exempt d'impuretés. Continuer l'opération sur la face extérieure.

Moment d'accalmie entre deux rotations de bus. Ecouter le gazouillis des oiseaux. Ils ont colonisé les mornes acacias du parking et sont parfaitement acclimatés à la vie urbaine : moineaux, mésanges... Je reconnais leurs chants qui ont bercé mon enfance. Au village de grand-mère, ils envahissaient les platanes et seules les cloches de l'église parvenaient à couvrir leurs piaillements. Prendre le mouilleur. Mouiller de gauche à droite, de haut en bas afin d'effacer les traces laissées par la pluie, décoller les salissures d'insectes et parfois les déjections d'oiseaux. S'emparer de la raclette et l'appliquer à nouveau méthodiquement jusqu'à obtenir une surface nette. Faire un pas de recul pour vérifier le résultat. Procéder à un contrôle des deux faces. Revenir sur les tâches persistantes si besoin.Puis, passer aux bureaux suivants.

Intérieur : à nouveau tremper, mouiller, racler, essuyer. Sentir la douleur à l'épaule droite se raviver, se rappeler « à mon bon souvenir ». Vers 8h00, voir arriver les employés de bureau depuis la salle de réunion où je poursuis ma tâche. Mâter les belles secrétaires qui admirent leur reflet pendant que je caresse leur miroir de mon doux chiffon. Elles non plus ne me calculent pas. Je les regarde s'observer, rectifier leur coiffure, se contempler avec satisfaction, l'air de rien, avant de poursuive leur chemin. Extérieur : Reconnaître quelques habitués du quartier qui promènent leur chien. Me souvenir de mon vieux Bobby...bientôt un an qu'il est mort, la pauvre bête. Racler, essuyer, déployer la canne pour atteindre le vasistas. Renouveler la même chose sur la fenêtre suivante. Intérieur : avoir l'eau à la bouche lorsqu'une odeur de café me parvient aux narines. Etre gagné par une envie d'oisiveté, de petit déjeuner au lit. Dimanche, c'est sûr, je fais une grasse matinée avec Lucie... Remballer le matériel. Recharger la fourgonnette. Quitter le site pour en rejoindre un autre. Aujourd'hui la galerie marchande.

Photographie Tristan Zilberman

Publié dans L'air du temps

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