Surgi du passé

Publié le par Michèle Soullier

Un vendredi soir de décembre, à la sortie des bureaux. Les illuminations de Noël viennent de s'éclairer. Les citadins se pressent dans les magasins. Assise dans un café, sirotant un chocolat chaud, je contemple l'avenue en attendant que ma bonne copine arrive...en retard comme d'habitude !

Les immeubles n'ont rien de clinquant dans ce quartier. Des maisons à trois ou quatre étages, un peu tristounettes. Seuls les balcons en fer forgé viennent rompre la sobriété de ces façades austères. En face, la boucherie-charcuterie arbore son « de père en fils depuis 1935 ». On y fait la queue pour acheter qui son pot-au-feu, qui son plat cuisiné. Au bar-tabac de la rue du Foiral, se joue un balai incessant d'allées et venues. La boulangerie, le salon de coiffure et l'échoppe du fleuriste sont eux aussi en pleine effervescence. A gauche, la rue de l'église, plus étroite, plus sombre. Les boutiques qu'elle abritait autrefois ont fermé les unes après les autres et plus rien ne vient l'animer désormais.

Soudain ma contemplation est stoppée par des éclats rires. C'est un groupe de jeunes gens qui déambule en chahutant. Avec leur look branché, on les croirait sortis d'une émission de Télé-réalité. Les garçons avec leurs barbe faussement négligée, leur cheveux gominés dans un style « Out of bed », petits pantalons serrés, chaussures pointues. Les filles ont, elles aussi, ce style vu dans les magasines, presque copie-conforme ; et tous semblent défier la vie, défier le monde. Ils traversent et entrent dans le bar-tabac. Au même moment, un homme en sort. Il marche à l'aide d'une béquille. Visiblement, une jambe amputée. Il est maigre et paraît fatigué. Il avance sur le passage piéton dans ma direction. A ce moment-là une vision m'apparaît comme un flash-back. Je prends ça de plein fouet : le même homme, vingt ans plus tôt. Un garçon jeune, beau et vigoureux, plein d'humour et de charisme, plaisant aux filles...et ne se privant pas de les séduire. Il s'appelait Luc. C'était il y a vingt ans, trente ans même ! Un copain de lycée.

Mon regard n'arrive pas à soutenir cette image qui me trouble profondément et je me surprends à détourner la tête. Pourtant la curiosité est plus forte et je le regarde à nouveau. Je l'observe abritée derrière la vitrine du café, mais j'ai le sentiment d'une intrusion, j'ai honte...et malgré tout je continue à le regarder, atterrée.

Ses cheveux longs sont comme une filasse grise et poisseuse. Il porte un survêtement informe, un vieil anorak et des chaussures de sport sans lacets. Ses yeux ont sombré au fond de ses orbites. Son teint est de cendre. Il transpire la maladie. Appuyé sur sa béquille, et claudiquant, je le vois poursuivre son chemin en direction de l'Esplanade.

Je suis tentée de le suivre mais je dois rester là. Je le suis du regard seulement. Il est toujours dans mon champs de vision, de dos. Il arrive devant une porte cochère qui offre un léger renfoncement et trois marches d'escalier. Il marque un temps d'arrêt, fouille dans sa poche, en sort quelque chose que je ne parviens pas à distinguer...Si, c'est une casquette qu'il déplie et qu'il jette à terre. Il pose sa béquille contre le mur et s'assied sur la dernière marche, sa jambe raide allongée devant lui...Je ne rêve pas, il s'installe pour mendier ! Alors mes pensées s'envolent. Que s'est-il passé pour qu'il soit à présent dans cet état ? Un accident ? Et dans quelles circonstances ? Et après l'accident, quelles galères a-t-il dû endurer ? Je rassemble mes souvenirs...Il avait fait de brillantes études à la Fac de Grenoble. Je crois dans la physique. Je me souviens ensuite, il était parti travailler en Guyane. Après, je n'ai plus entendu parler de lui. J'ai moi-même quitté la région. Ce que je n'ai pas oublié, c'est qu'il adorait les défis, c'était un intrépide. Je l'imagine, dans ce grand terrain d'aventure sud-américain. Il a dû entreprendre des choses dangereuses, voire peu recommandables. Je l'imagine chercheur d'or, trafiquant d'armes...Peut-être même a-t-il trempé dans la drogue. Un jour, une affaire a mal tourné, un règlement de compte, une mauvaise blessure, une gangrène, et hop ! L'amputation. Ou alors, il est allé explorer des coins reculées d'Amazonie, parti à la chasse au crocodile et hop ! Une jambe en moins. Pourquoi ai-je tellement envie de lui attribuer un destin hors du commun ? L'accident, n'était peut-être qu'un banal accident de moto. Il était fou sur sa moto ! Enfin quoiqu'il en soit, sa vie a salement basculé et il n'a pas surmonté ce cataclysme. Lui qui se croyait invincible ! Il est revenu dans sa ville en homme diminué, il a survécu tant bien que mal et aujourd’hui, il est là comme un zombie. Je sens autour de moi l'agitation du bar, la chaleur...Ce lieu est surchauffé et tout à coup, je suis prise d'une irrépressible envie de sortir, d'aller respirer l'air au dehors. Comme j'avance vers la sortie, je continue de regarder la silhouette de Luc tapie dans la pénombre. Un halo de lumière venu du réverbère éclaire l'extrémité de sa jambe raide, ainsi que la casquette-sébile. Qu'est-ce qui me pousse à vouloir l'aborder ? Une curiosité à assouvir, un voyeurisme malsain, de la compassion, ou les réminiscences du passé qui murmurent quelque chose à mon oreille. J'avance vers lui. Je tremble de tous mes membres. Je ne sais toujours pas si je vais être capable de lui parler. J'ai peur de sa réaction...

Photographie de Nicolas Chauvet

Publié dans eux, les autres

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