Le ver de terre et le citoyen

Publié le par Michèle Soullier

 

Un ver de terre qui ne demandait rien à personne, faillit se faire couper en deux par l'outil qui malaxait sans précaution la terre de son pot de géranium. Emergeant in extremis, il s'en prit à l'auteur de cette barbarie :

- Hé ! Doucement citoyen. T'y vas pas de main morte. Je suis là !

- Qui es-tu vile bestiole ?

- Je suis une créature de Dieu comme toi. Et toi, qui es-tu pour me traiter de la sorte ?

- Moi, je suis un homme libre. Libre de naissance. Ma patrie est celle des droits de l'homme.

- C'est quoi être libre ?

- Des hommes se sont levés un jour contre les privilèges et la tyrannie. Ils ont décrété « tous libres et égaux en droit ». Liberté-Egalité-Fraternité gravés dans le marbre !

- Racontes-moi. Parles-moi de la liberté. Je veux savoir.

- Je suis libre de vivre où je veux sur la planète, libre d'aller et venir, de connaître le monde.

- Mais tu vis ici, toujours au même endroit.

- C'est vrai. Un jour je voyagerai.

- Ah

- Je suis libre de partager ma vie avec qui je veux. De choisir mes amis, mes compagnes. Et même libre de mettre ou non des enfants au monde.

- Et tu vis seul ?

- Je sais toujours où trouver de la compagnie si besoin. Mais ainsi, je suis encore plus libre pour jouir de tous les plaisirs comme bon me semble.

- Comme c'est grisant.

- Je suis libre dans ma tête, libre dans mes pensées. J'ai reçu tous les enseignements pour analyser et comprendre le monde. Ainsi je pourrai transmettre à mon tour la science et la culture des hommes libres.

- Mais où sont tes maîtres ? Et tes disciples ? Je ne vois que des écrans.

- Bien sûr ! Je fais tout grâce à mes écrans. Je m'informe en temps réel de tout ce qui se passe sur la planète. Plus besoin de sortir et de risquer sa vie à chaque coin de rue. La cité n'est plus sûre aujourd'hui. L'ennemi est partout. Il menace.

- Mais tu n'as pas besoin d'aller travailler ? Il y a des hommes libres qui vont à l'usine ou au bureau tous les jours. Et quand ils ne travaillent pas, ils vont au supermarché ou chez le docteur !

- Ha, ha ! Moi je suis bien plus libre que ces hommes libres. Je me suis affranchi de toutes ces tâches avilissantes.

- Donc tu es libre de tout faire depuis ton appartement ?

- C'est ça. Libre ! Et déterminé à me protéger de tout ce qui menace mon existence d'homme libre. La liberté n'a pas de prix. Nous l'avons gagnée dans le sang. Nous la défendrons dans le sang. « Aux armes, citoyens, formez vos bataillons... »

Mais déjà, le ver de terre avait regagné les tréfonds de son pot de fleurs, bien loin des angoisses existentialistes du citoyen.

Publié dans L'air du temps

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