A mes ancêtres Huguenots

Publié le par Michèle Soullier

photo de Tristan ZilbermanIl y a celui qui a tout abandonné devant les troupes d'un roi papiste, celui qui a préféré fuir plutôt que de se renier, celui qui a trouvé refuge dans la solitude d'une vallée austère, celui qui a défriché à main nue un petit lopin de terre, celui qui a planté, cultivé sur les pentes arides, celui qui a percé le secret des herbes sauvages, celui qui a construit des villages à flanc de montagnes, bâti des temples, il y a celui qui a transmis la connaissance, celui qui a prêché la paix, celui qui a prié, celui qui a douté, celui qui a implanté la vigne et le châtaigner, celui qui a tracé les chemins, empierré les routes, celui qui a a façonné l'outil, maîtrisé la forge, celui qui a dompté l'énergie du torrent, il y a celui qui a ouvert des usines, produit des richesses à la sueur des corps laborieux, celui qui a perdu la terre et vendu sa force de travail, celui qui a commercé et spéculé, celui qui a dénoncé l'injustice, celui qui a résisté à la loi des seigneurs, celui qui a préféré l’obéissance offrant ses enfants à la patrie, celui qui en est mort, celui qui a survécu à l'humiliation, il y a celui qui, la mort dans l'âme, a quitté son pays de misère, celui qui est resté malgré tout, qui a enduré les crises et les disettes et qui est toujours là, fidèle et irréductible témoin de l'histoire,

quand moi-même, enfant des trente glorieuses, j'ai grandi dans un monde de lumière aux lendemains pleins de promesses, de progrès qui enchantent la vie, quand moi-même j'ai rêvé au bonheur universel, quand moi-même suis parvenu à l'heure de la désillusion, au temps du défaitisme, quand moi-même j'ai fait le choix de l'individualisme et de la liberté inconditionnelle, quand moi-même j'ai tourné le dos à toute idéologie décidant résolument de prendre en main mon existence avec pour seule visée, mon bonheur et mon bonheur seulement, excluant toute compassion, tout sentiment de culpabilité, quand moi-même j'ai cherché un sens à ma vie, parcouru le monde, visité des contrées lointaines, touché du doigt la misère et le dénuement, quand moi-même j'ai osé regarder dans le miroir et vu ce masque froid en lieu et place de mon reflet, quand moi-même j'ai perçu une petite lumière, un murmure, me rappelant qu'ils étaient un peu en moi, quelque part au fond de moi, que la mémoire ne pouvait s'effacer, quand moi-même j'ai mis fin à mes errances, décidé de revenir ici, retrouver cet ancrage, un retour aux sources, au pays de mes ancêtres huguenots.

MS - Mars 2014

Publié dans L'air du temps

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